J'ai souvent joué avec l'homme

J'ai souvent joué avec l'homme, dit Dieu. Mais quel jeu, c'est un jeu dont je tremble encore.
J'ai souvent joué avec l'homme, mais Dieu c'était pour le sauver et j'ai assez tremblé de ne pas pouvoir le sauver,
De ne pas réussir à le sauver. Je veux dire j'ai assez tremblé redoutant de ne pouvoir le sauver,
Me demandant si je réussirais à le sauver.

J'ai souvent joué avec l'homme, et je sais que ma grâce est insidieuse, et combien et comment elle se tourne et elle joue. Elle est plus rusée qu'une femme.
Mais elle joue avec l'homme et le tourne et tourne l'évenement et c'est pour sauver l'homme et l'empêcher de pécher.

Je joue souvent contre l'homme, dit Dieu, mais c'est lui qui veut perdre, l'imbécile, et c'est moi qui veut qu'il gagne.
Et je réussis quelquefois
A ce qu'il gagne.

C'est le cas de le dire, nous jouons à qui perd gagne.
Du moins lui, car moi si je perdais, je perds.
Mais lui quand il perd, alors seulement il gagne.
Singulier jeu, je suis son partenaire et son adversaire
Et il veut gagner, contre moi, c'est à dire perdre.
Et moi son adversaire, je veux le faire gagner.

Et le royaume du Notre Père est le royaume même de l'espérance: Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour.
(Et le royaume du Je vous salue Marie est un royaume plus secret).

Celui qui a dit le soir son Notre Père peut dormir tranquille.
Croyez-vous que je vais faire m'amuser à faire des misères à ces pauvres enfants.
Ne suis-je pas leur père?
Et que je vais m'amuser à leur faire des surprises comme on en fait à la guerre?
Oui je leur fait la guerre mais on sait bien pourquoi.
C'est pour les empêcher de perdre la bataille.
Je suis un honnête homme, dit Dieu.
Croyez-vous que je vais m'amuser à les prendre dans leur sommeil
Comme un homme de guerre qui prend son ennemi
Croyez-vous que j'ai quelque goût à les prendre en défaut.
Et que ça m'amuse de condamner.
Pauvre gens. Je vous le demande.
Suis-je donc un bourreau d'Orient?
Sans doute il est arrivé quelquefois,-
Rarement,-
Que j'ai saisi un criminel tout endormi
Dans la nuit qui précédait l'accomplissement,
La perpétration de son crime,
Et que je l'ai pris par la peu du cou.
Et que je l'ai trainé tout pantelant devant mon Tribunal.
Comme un chien crevé.
Mais cela je l'ai fait pour bien peu. Pour trop peu.
Je ne l'ai pas fait assez souvent . J'aurais dû le faire plus souvent.
J'ai laissé Caïphe, et Pilate, et Judas.
Dormir tout le sommeil jusqu'au matin.
De la nuit qui précedait l'accomplissement,
La perpétration de leur forfait.
Et ce que j'ai fait pour ces trois là, et pour tant d'autres.
Ce que j'ai fait à peine pour les rois d'Orient.
Mane, Thecel, Pharès vous voudriez que je le fasse.
Pour un bon chrétien, pour un bon paysan de mes paroisses françaises.
Qui a labouré tout le jour, qui a travaillé, comme c'est la loi, pour nourrir sa femme et ses trois enfants.
Qui le soir a mangé une bonne assiettée de soupe et bu un malheureux verre de vin.
Et qui s'est couché dans son lit recru de fatigue.
Rompu.
Ce que je n'ai pas fait pour les rois d'Egypte et pour les rois de Babylonie,
Vous voudriez que je le fasse pour ce malheureux,
Qui a femme et enfants,
Croyez-vous que je vais le prendre en traître?
Et qui serais-je, moi leur père. Non, non, rassurez-vous.
Suis-je donc un mercenaire qui ramasserait
Et qui volerait du bois pour son feu.
Quand un de ces malheureux meurt dans son sommeil,
Ayant fait sa prière du soir.
Son Notre Père et son Je vous salue Marie,
C'est bon signe; son affaire est bonne.
C'est signe qu'il est mûr pour paraître devant mon tribunal.
Mûr dans le bon sens.
Voilà les surprises que je fais. Je le jugerai comme un père.
Un homme avait deux fils. Et l'on sait comment les pères jugent.
Celui qui a fait sa prière peut lever l'ancre.
Pour la traversée de la nuit

Charles Péguy